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La crise de l'information n'a pas attendu l'IA pour s'installer

Réflexion à chaud sur la qualité des médias, suite à un podcast qui remet les choses à leur place. Les IA qui écrivent des articles ne sont pas le problème. Elles le révèlent.

Pile de vieux journaux
Photo : Utsav Srestha · Unsplash

Je viens d’écouter l’épisode 367 de L’apéro du Captain, “Otaxou et le hip hop d’arrière-garde de Bing GPT”, dans lequel le journaliste Maxime Lancelin-Golbery aborde la question de la qualité de l’information dans les médias actuels. J’ai envie de poser quelques réflexions sur le sujet pendant que c’est frais.

Voilà le constat qu’il pose, et que je partage : une intelligence artificielle classée comme ayant un niveau passable en écriture est aujourd’hui capable de produire des articles journalistiques. On peut y voir une prouesse technologique. On peut y voir une menace. Moi, j’y vois surtout un révélateur.

Si une IA “passable” peut remplacer un article, c’est que l’article était déjà passable

Pendant des années, les médias ont délégué la production de contenus à des fermes d’articles en Asie, à des pigistes sous-payés, à des stagiaires qui reformulent des dépêches AFP sans les vérifier. Le résultat, on le connaît : des papiers génériques, interchangeables, écrits pour occuper de l’espace entre deux pubs plutôt que pour informer.

Ce qu’on découvre aujourd’hui, ce n’est pas que les IA savent écrire. C’est que beaucoup de journalisme ne demandait déjà pas grand-chose.

Un article bien documenté, fouillé, avec un angle, des sources vérifiées, un point de vue argumenté — ça, aucune IA actuelle n’est capable de le produire. Parce que ça demande du temps, du terrain, de la réflexion. Ça demande un humain qui a lu, qui a enquêté, qui a croisé ses sources.

Mais un article qui récrit une dépêche en changeant trois mots ? Un papier de 400 signes qui résume une étude sans l’avoir vraiment lue ? Une brève sur un produit ou un événement qui pompe le communiqué de presse ? Oui, là, les IA font le travail. Et franchement, elles ne le font pas beaucoup moins bien.

Le problème ne vient pas d’en haut

Il est tentant de blâmer les rédactions, les dirigeants de groupes de presse, la concentration des médias. Ce sont des cibles faciles. Mais ça serait rater la moitié du problème.

Nous avons, collectivement, arrêté de payer pour l’information de qualité. Nous avons cliqué sur les titres putaclic plutôt que sur les enquêtes fouillées. Nous avons partagé des articles sans les lire, commenté sans les comprendre, relayé des rumeurs sans les vérifier. Nous avons choisi, jour après jour, la commodité et l’émotion plutôt que la nuance et la précision.

Les médias ont suivi. C’est leur métier de suivre ce qui se lit, ce qui se clique, ce qui se partage. Ils ont diminué la qualité moyenne parce que la qualité moyenne ne payait plus. Ils ont déplacé les budgets vers le contenu racoleur parce que c’est ce qui générait du trafic. Ils ont laissé partir les journalistes expérimentés parce que ça coûtait trop cher au regard du revenu que chaque article rapportait.

Si demain les IA remplacent encore plus de pigistes, ce ne sera pas un accident. Ce sera la suite logique d’un mouvement qui a commencé bien avant leur arrivée.

Ce qu’on ne comprend pas assez

La qualité journalistique a un coût réel. Un journaliste qui enquête pendant trois semaines sur un sujet, c’est trois semaines de salaire que quelqu’un doit payer. Si le lecteur ne paie pas via un abonnement, la publicité paie. Si la publicité ne paie pas assez, il faut diminuer le temps passé sur chaque sujet. Et on arrive au papier écrit en une heure en reformulant une dépêche — exactement ce qu’une IA peut faire.

Il n’y a pas de miracle économique. On paie pour ce qu’on consomme, d’une façon ou d’une autre. Si on ne veut pas payer en argent, on paie en qualité dégradée. Si on ne veut pas payer en qualité dégradée, il faut accepter de payer en argent.

C’est une équation simple que beaucoup refusent de regarder en face.

Ce que je fais, moi

Je paie plusieurs abonnements à des médias d’enquête. Je lis moins d’articles, mais je les choisis mieux. Je prends le temps sur les sujets qui m’intéressent vraiment, plutôt que de survoler tout ce qui défile dans mon fil.

Ce n’est pas une posture morale. C’est une stratégie pragmatique. Je n’ai pas le temps de digérer vingt mauvais articles par jour. J’ai le temps d’en lire trois bons par semaine. Et quand un sujet m’importe vraiment, je préfère un article qui me fait réellement comprendre quelque chose à dix qui me donnent juste l’impression d’être informé.

La tech n’est pas neutre

Pour boucler sur le point de départ : les IA génératives ne créent pas la crise de l’information. Elles l’accélèrent et la rendent visible.

Ce qui me frappe, en tant que praticien tech, c’est qu’à chaque nouvelle technologie, on reproduit le même réflexe : blâmer l’outil pour des problèmes qui sont humains, sociaux, économiques. La télé n’a pas “abruti les foules” — elle a amplifié des dynamiques qui existaient déjà. Les réseaux sociaux ne créent pas la polarisation — ils la monétisent. Les IA ne tuent pas le journalisme de qualité — elles remplissent le vide laissé par des décennies de dégradation.

La question n’est pas “faut-il interdire les IA dans les rédactions”. La question est “sommes-nous prêts à payer pour du journalisme de qualité, maintenant que nous voyons clairement ce qui se passe quand on ne paie pas”.

Je n’ai pas la réponse pour tout le monde. Mais je sais celle que je choisis pour moi.


Par Renaud Wellens · À propos