Cinq ans sur Bitcoin : ce que m'ont appris mes positions tenues contre le vent
En 2018, on me qualifiait de naïf pour avoir investi en crypto. Cinq ans plus tard, retour sur ce que cet exercice m'a vraiment enseigné — et pourquoi ça n'a jamais vraiment été une question de crypto.
J’ai retrouvé un screenshot dans mes archives. 12 décembre 2020, Bitcoin à 20 296 USD. Une capture d’écran banale, mais qui raconte quelque chose.
Parce qu’en 2018, quand j’ai acheté mes premiers tokens, on m’avait traité de naïf, d’imbécile, et on m’avait prédit des pertes financières inévitables. Pas par des inconnus sur Twitter. Par des collègues sérieux, dans des conversations sérieuses, avec les arguments qu’on entend partout : “ça ne repose sur rien”, “c’est du Ponzi”, “tu vas tout perdre”.
Début 2025, cinq ans plus tard, je regarde cette période avec la distance qui me manquait à l’époque. Et je crois que je comprends enfin pourquoi j’ai tenu. Ce n’était pas une question de conviction aveugle. C’était une question de méthode.
Ce qui rendait les critiques inconfortables
Les gens qui me disaient que j’étais naïf avaient souvent raison sur certains points. Le marché crypto est manipulé. Les scams sont légion. La volatilité peut ruiner en une nuit. FTX, Celsius, Terra Luna — tout ce qu’ils redoutaient est arrivé à d’autres, parfois à des échelles dramatiques.
Ce qu’ils avaient tort, c’était sur la conclusion. De ces faits indiscutables, ils concluaient que l’ensemble de l’écosystème crypto était une escroquerie à éviter. Moi, j’en tirais une conclusion différente : qu’il fallait apprendre à séparer l’infrastructure du casino qui se greffe dessus.
La blockchain Bitcoin, techniquement, fonctionne depuis 2009 sans interruption significative. C’est un système distribué qui tient la charge depuis plus de quinze ans avec une transparence totale sur son code et ses transactions. On peut en penser ce qu’on veut en termes d’investissement, mais en tant qu’ingénieur, c’est un fait qu’on ne peut pas balayer d’un revers de main.
Le reste — les altcoins exotiques, les meme coins, les plateformes opaques, les promesses de 10x par mois — c’est autre chose. C’est le casino qui s’est installé autour de l’infrastructure. Confondre les deux, c’est comme dire que l’internet est une arnaque parce qu’il y a des sites de phishing.
Le vrai apprentissage n’était pas financier
La leçon que je tire de ces cinq ans n’est pas “j’ai eu raison”. Ce genre de conclusion est facile quand le cours remonte, et elle est creuse. Beaucoup de gens ont “eu raison” par hasard.
La leçon que j’en tire, c’est une méthode face aux convictions minoritaires. Quand tout le monde autour de toi te dit que tu te trompes, trois postures sont possibles :
Céder à la pression sociale. La majorité des gens font ça. Ils finissent par adopter l’avis du groupe, pas parce qu’ils en sont convaincus, mais parce que le coût social de la dissidence est trop élevé.
Se braquer dans la conviction contraire. Devenir contrarian pour le plaisir d’être contrarian. Cette posture est aussi mauvaise que la première — c’est juste l’image miroir du suivisme.
Revenir aux faits à chaque nouvelle objection, et actualiser sa position en conséquence. C’est plus difficile, parce que ça exige de ne pas tenir à avoir raison. Ça exige juste de tenir à comprendre.
J’ai essayé de tenir cette troisième posture pendant ces cinq ans. Pas toujours avec brio. Je me suis trompé à plusieurs reprises — sur certains projets crypto dans lesquels j’ai mis trop d’argent, sur certaines prédictions que je me faisais à moi-même, sur certains timing. Mais la direction générale a tenu, parce que j’avais une thèse articulée que je pouvais défendre avec des arguments, pas avec de la foi.
Ce que je retiens pour la suite
Cette expérience m’a changé professionnellement bien plus qu’elle ne m’a rapporté financièrement.
Elle m’a appris à distinguer un fait d’une opinion de groupe. Dans les réunions de transformation digitale, c’est devenu un outil quotidien. Quand un comité de direction me dit “de toute façon, tout le monde fait comme ça”, c’est un signal rouge : il faut revenir aux faits, pas aux consensus.
Elle m’a appris à supporter l’inconfort d’être minoritaire. En 2018-2020 sur la crypto, puis en 2022-2023 sur le potentiel réel des LLM en entreprise, j’ai vécu deux fois le même scénario : défendre un sujet qu’une majorité considère comme une bulle ou un gadget. Les bons arguments mettent des années à remplacer les mauvaises intuitions.
Elle m’a appris à ne pas confondre tenir ses positions et refuser de les questionner. Je continue à revenir sur mes convictions crypto chaque année, à relire mes propres raisonnements, à me demander ce qui aurait pu m’échapper. Cette discipline est devenue un réflexe que j’applique à tous les sujets où je m’engage.
Six sur un et un sur l’autre
Pour boucler avec le début : je garde mes positions. Je les ai reprises à plusieurs reprises pour ajuster les proportions, mais la thèse reste la même qu’en 2018. Que Bitcoin monte, descende, reparte — c’est du bruit à court terme. Ce qui compte, c’est que l’infrastructure tient et qu’elle s’intègre progressivement au système financier mondial sans rien demander à personne.
À ceux qui me traitaient de naïf en 2018 : j’espère sincèrement qu’on ne refera pas le match en 2030 sur l’IA. J’entends à nouveau les mêmes arguments, mot pour mot, dans la bouche des mêmes personnes. La conclusion changera peut-être. La méthode pour y arriver, elle, ne change jamais.
Par Renaud Wellens · À propos